DISPARITION DE PIERRE CHAMBON

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Nous avons la profonde tristesse d’annoncer la disparition de Pierre Chambon. C’était un scientifique hors norme, un leader infatigable, un bâtisseur visionnaire qui a dédié sa vie au décryptage des mécanismes du vivant. Nos plus profondes pensées vont à Brigitte, son épouse et à ses enfants.

PIERRE CHAMBON
7 février 1931 — 5 mai 2026

Pierre Chambon, l'une des grandes figures fondatrices de la biologie moléculaire moderne et pionnier de l'étude des récepteurs nucléaires, s'est éteint le 5 mai 2026 à Strasbourg, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. Au fil d'une carrière qui s'étend sur plus de cinq décennies, il a transformé en profondeur notre compréhension de l'organisation, de la transcription et de la régulation des gènes eucaryotes ; ses travaux ont structuré des champs entiers, de la biologie de la chromatine à la pharmacologie endocrinienne.

Né le 7 février 1931 à Mulhouse, en Alsace, Pierre Chambon est demeuré toute sa vie attaché à cette région. Il poursuit ses études à la faculté de médecine de l'université de Strasbourg, où il soutient sa thèse de médecine en 1958. Il en étais Professeur Émérite. Très tôt, cependant, son intérêt se porte vers les fondements moléculaires du vivant plutôt que vers la pratique clinique. Strasbourg lui offrira à la fois une institution d'attache et une communauté scientifique au sein desquelles se déroulera l'arc remarquablement long de ses recherches.

Ses premières contributions sont d'emblée marquantes. En 1963, il participe à la découverte du poly(ADP-ribose), polynucléotide alors inconnu, dont on reconnaîtra ensuite le rôle central dans la réparation de l'ADN et la signalisation chromatinienne. Six ans plus tard, en 1969, son laboratoire établit que les cellules eucaryotes possèdent plusieurs ARN polymérases distinctes — qu'il désigne A, B et C, et qui correspondent aux polymérases I, II et III aujourd'hui standard. Cette découverte renverse le paradigme procaryote d'une enzyme transcriptrice unique et ouvre la voie à la dissection moléculaire de l'expression génétique chez les organismes supérieurs.

Au cours des années 1970, son équipe enchaîne des contributions devenues canoniques. En 1975, elle contribue à établir, par la biochimie et la microscopie électronique, que le nucléosome constitue l'unité élémentaire et répétée de la chromatine (Cell 4, 281–300, 1975), et démontre le rôle des histones dans le surenroulement de l'ADN. En 1977, son laboratoire compte parmi ceux qui mettent en évidence l'existence des « gènes morcelés » — interrompus par des introns — dans les génomes animaux, découverte qui bouleverse la compréhension du stockage et du traitement de l'information génétique.

L'étape suivante est consacrée à l'architecture régulatrice des gènes eucaryotes. Entre 1980 et 1987, son groupe caractérise les éléments promoteurs des gènes codants et contribue de manière décisive à l'identification de l'« enhancer », classe de séquences régulatrices agissant à distance pour contrôler la transcription. Ces travaux fondent un cadre conceptuel qui reste aujourd'hui au cœur de la génétique moléculaire.

C'est cependant pour ses recherches sur les récepteurs nucléaires que Pierre Chambon est le plus connu. À partir de 1985, son laboratoire clone les récepteurs des œstrogènes et de la progestérone et élucide pas à pas la manière dont les hormones stéroïdes modulent l'expression génique. À partir de 1987, il étend cette démarche aux récepteurs de l'acide rétinoïque et, en collaboration notamment avec le cristallographe Dino Moras, en cartographie la structure tridimensionnelle et le mécanisme d'action. De ces travaux émerge la reconnaissance d'une véritable superfamille de récepteurs nucléaires — capables de fixer des hormones, des vitamines et de nombreux ligands lipophiles — et une compréhension nouvelle de la convergence sur le génome des signaux endocriniens, développementaux et métaboliques. Les retombées pharmacologiques sont considérables : oncologie, dermatologie, maladies métaboliques, médecine de la reproduction. Il met également au point une méthode élégante permettant d'induire des mutations somatiques chez la souris à un moment choisi et dans un tissu choisi, outil devenu depuis indispensable à la génétique in vivo.


Parallèlement à ses découvertes, Pierre Chambon s'est consacré à la construction d'institutions. Il fonde à Illkirch, près de Strasbourg, l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC), qui s'imposera comme l'un des centres majeurs de la recherche biomédicale en Europe, et il en assure la direction jusqu'en 2002. Avec Jean-Pierre Ebel, il est cofondateur de l'École supérieure de biotechnologie de Strasbourg et dirige par la suite l'Institut clinique de la souris, qui développe la mutagenèse somatique conditionnelle, ciblée dans le temps et le tissu. Il a aussi été fondateur scientifique, en collaboration avec Philippe Kourilsky, de la première société de biotechnologie en France, Transgene en 1979.

De 1993 à 2003, il est titulaire de la chaire de Génétique moléculaire au Collège de France.

Les distinctions ont accompagné chaque étape de son œuvre : médaille d'or du CNRS en 1979, prix Richard Lounsbery en 1982, prix international Roi Faisal en 1988, prix Robert A. Welch en 1998, prix Louisa Gross Horwitz en 1999 puis de nouveau en 2018, prix March of Dimes en 2003, prix Albert Lasker pour la recherche médicale fondamentale en 2004, prix international Gairdner du Canada en 2010 — ce dernier saluant l'élucidation des mécanismes fondamentaux de la transcription chez les cellules animales et la découverte de la superfamille des récepteurs nucléaires. Élu à l'Académie des sciences française et associé étranger de la National Academy of Sciences des États-Unis en 1985, il rejoint l'Académie royale des sciences de Suède en 1987. La France l'a fait commandeur de la Légion d'honneur et grand officier de l'ordre national du Mérite.

Ceux qui l'ont côtoyé gardent le souvenir d'un chercheur d'une énergie redoutable et d'une exigence intransigeante, alliant la culture du biochimiste classique à la curiosité de l'explorateur. Il a formé des générations de biologistes moléculaires, dont beaucoup dirigent aujourd'hui leurs propres laboratoires, et il est resté jusque tard dans sa vie un acteur engagé du débat scientifique, conservant un laboratoire émérite et participant à la définition stratégique de la biotechnologie française.

Avec sa disparition se referme un chapitre de l'histoire de la biologie moléculaire. Mais les questions qu'il a ouvertes — comment les gènes sont-ils organisés, comment leur expression est-elle contrôlée, comment les hormones dialoguent-elles avec le génome — demeurent au cœur de la biomédecine contemporaine. L'œuvre considérable qu'il laisse continuera, des décennies durant, d'éclairer la recherche et la pratique clinique.

Il est survécu par sa femme Brigitte et ses 3 enfants.